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Regard russe sur notre tragédie. Jacques Sapir

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Par J. SapirCe texte a été écrit par une de mes amis russes, qui se trouve être le premier étudiant, encore “soviétique” (nous étions en 1991) à être admis dans le programme des “bourses Diderot” pour venir étudier à Paris. Il passa un an dans mon centre de recherches et nous nous sommes liés d’amitié, une amitié qui ne s’est pas démenti. Comme de nombreux russes francophiles et francophones (il a appris notre langue en effectuant des doublages des films policiers français…), il a été profondément choqué par ce qui est survenu à Paris la semaine dernière. Il a cherché dans ce texte à aller plus loin que l’émotion et a cherche à analyser ces tragiques événements et à en tirer les leçons. Le texte qu’il m’a envoyé m’a semblé suffisamment intéressant pour que je le publie avant d’y ajouter un commentaire. On peut ne pas être d’accord sur certains points de ce texte. Mais, il ouvre un débat important et pose certaines très justes questions. Surtout, il nous permet de comprendre comment des russes voient notre situation. Ce décentrage par rapport au débat hexagonal me semble aussi très important. Je le faits suivre d’un commentaire “Mettre la politique au poste de commande”.

Mikhail DAVYDOV

Vice-président de l’Organisation russe de Solidarité et de Coopération avec les Peuples d’Asie et d’Afrique

La réalité en face :

une réaction subjective aux derniers tragiques événements

(texte traduit par Mme. Dominique GERIN)

Tout d’abord je voudrais porter mon attention sur les récentes attaques extrémistes en France. Je suis profondément attristé de la perte de vies humaines, celles des officiers de police comme celle des civils. Mais il nous faut être impartiaux dans l’analyse des causes et des conséquences. Cet événement reflète une évolution (et une dégradation) de la situation générale, et elle ne concerne pas seulement la France, mais l’Union européenne tout entière, et bien sûr les relations Russie-UE (même si les conséquences pour la politique française vont être très importantes).

I. La version actuelle des media, présentant ces attaques comme l’action d’un groupe isolé d’individus radicalisés, est totalement fallacieuse.

Nous sommes face à une organisation extrémiste institutionnelle dont les racines sont profondes, opérant et communiquant depuis plusieurs lieux géographiques, constituée en un seul réseau doté d’un agenda sur le long terme et capable de préparer des actions multiples aux effets médiatiques soigneusement calculés. C’est une organisation dotée d’un financement pérenne, d’une chaîne de commandement et d’installations d’entraînement. C’est une organisation qui dispose de combattants extrêmement motivés religieusement (avec des réserves pratiquement illimitées de nouvelles recrues de toutes origines ethniques). Cette attaque pourrait n’être que la première action (des “travaux pratiques”, en quelque sorte, pour tester la forme et la dynamique prises par les réactions occidentales) ; d’autres actions pourraient suivre, bien plus dangereuses : les attaquants lors de cet assaut n’ont pas fait usage d’explosifs (bombes artisanales à projectiles multiples ou grenades, placées sous des cadavres, pose de mines en série sur des lieux ciblés, kamikazes ceinturés d’explosifs, etc. – toutes pratiques “normales” en zones de guerre. Cette action ciblée est une punition publique extraterritoriale (pour la défense des valeurs islamiques selon la Charia), une attaque contre la diffamation du Prophète et de l’Islam ; elle pourrait être suivie d’actions terroristes massives contre des populations civiles, visant des lieux de culture ou des réseaux de transport. C’est une attaque élaborée de longue date, qui reflète le changement, l’évolution, de la stratégie du réseau extrémiste en direction des pays membres de l’UE : “Ils ont franchi le Rubicon.”

Auparavant, l’Union européenne était considérée comme un refuge sûr pour les réseaux extrémistes. C’était une zone de recrutement, de remise en forme des combattants, et de levée de financements. Le principal souci de l’UE était le contrôle de ses frontières ; c’est aujourd’hui un navire qui prend l’eau de toutes parts : coordination zéro entre les forces de sécurité intérieure des différents pays membres, trop occupés à “répliquer” à une imaginaire menace russe. L’EU érige des murs de papier contre un ennemi qui lui vient de l’intérieur. Les extrémistes d’aujourd’hui ne sont pas des hordes barbares déferlant sur l’Europe civilisée ; ils sont le produit de cette Europe civilisée elle-même. Ils sont les “enfants perdus” de la civilisation européenne telle qu’elle est.

Aujourd’hui, les extrémistes ont décidé de passer à une phase opérationnelle active, et d’essayer d’influencer l’opinion publique (comme dans le cas de l’Espagne, qui a pris la décision, après l’attaque terroriste de la gare d’Atocha, de se retirer d’Afghanistan). Il y a un deuxième objectif : augmenter le recrutement vers les zones de “guerre” par la démonstration des effets d’actions “martyres” à fort impact médiatique (que le modus operandi des media occidentaux contribue à démultiplier). Cela contribue à asseoir le leadership “moral” dans la lutte interne pour la domination entre groupes extrémistes et leurs leaders spirituels. En troisième lieu, en raison du pronostic de tensions (conflits) entre communautés, le nombre de candidats prêts à rejoindre les extrémistes devrait aussi augmenter : davantage d’actions anti-Musulmans dans l’espace public (comme la publication de caricatures du Prophète), davantage de jeunes radicaux rejoignant les extrémistes. Malheureusement il y a peu de chances que les pays de l’UE soit capables de réagir correctement à cette nouvelle menace. Les réactions politiciennes traditionnelles ont prévalu, et vont prévaloir (comme cette discussion autour du FN, rejoignant ou non la démonstration d’unité nationale), les bureaucraties vont se vautrer dans leur inertie habituelle : les budgets sont réduits, et déjà alloués, et les media libéraux (libertaires) ne laisseront pas adopter les lois et politiques sécuritaires adaptées contre les réseaux extrémistes. Des droits, mais sans la responsabilité.

Les mesures de sécurité défensives contre un phénomène extrémiste aussi complexe, les modes opératoires “as usual”, ne vont pas marcher. La sécurité de leurs citoyens exige des pays de l’UE une démarche offensive, intérieurement et extérieurement. L’OTAN n’est d’aucun secours dans cette situation, parce que les menaces sont par nature asymétriques ; ce n’est pas la vente de vieux véhicules blindés britanniques à l’Estonie qui peut être d’un quelconque secours en une telle occurrence. Pour répondre de façon appropriée à la menace effective d’aujourd’hui, les autorités devraient accorder toute leur attention aux sones urbaines incontrôlées (zones sensibles hors du contrôle policier ou administratif) dans toutes les villes d’importance, à commencer par Paris, et se mettre en mesure de détruire les réseaux d’approvisionnement en drogues, armes, prostitution, et toutes les variétés de trafic d’êtres humains, de blanchiment d’argent, de production et commerce de contrefaçon, d’immigration clandestine (exploitée ensuite par l’économie grise ou noire : dans les zones de guerre est établie toute une panoplie de services payants donnant la marche à suivre pour rejoindre l’UE et s’y établir). La seule production d’opium en Afghanistan a été multipliée par 40 pendant les treize ans de l’intervention dirigée par la USA (le principal marché de consommation étant l’Europe) ; tous les réseaux étant interconnectés, la croissance de l’un – celui de la drogue – signifie une croissance similaire des autres.

Peut-être l’UE, et la France en particulier, devraient-elles mettre fin à leur financement, par les prestations et l’assistance sociales, des personnes qui ne se considèrent ni ne se comportent comme des citoyens, et allouer ces fonds au renforcement de la police, des services de renseignement, de l’armée (qui mène de vraies guerres sur des fronts multiples) ? Peut-être serait-il nécessaire de remplacer le régime de libre circulation par du contrôle intelligent répondant aux questions ”qui entre, et pourquoi, sur le territoire national” ? Peut-être serait-il nécessaire d’impliquer les musulmans modérés – qui sont souvent les meilleurs citoyens, engagés et actifs), ainsi que des représentants des autres communautés formant le tissu de la société, et de leur donner toute leur place dans la vie politique du pays (si vous les reconnaissez comme citoyens en leur donnant un passeport, donnez-leur une chance d’exercer dans la société leur pouvoir de citoyen) ? Les zones de guerre doivent être nommées pour ce qu’elles sont, et là où sont clairement identifiés des politiciens locaux soutenant et finançant les extrémistes (comme les richissimes familles du Quatar et du Koweit) : Afghanistan, Pakistan, Iraq, Syrie, Turquie, Yémen, Somalie, Libye, Sud Soudan, République centrafricaine, Niger, Tchad, Nigeria, Mali, le croissant de l’Islam s’étendant des confins de la Chine à l’Est jusqu’à la Mauritanie à l’Ouest.

Les autorités doivent identifier et détruire les organisations criminelles à base ethnique sévissant sur leurs territoires nationaux : Turcs, Albanais, Tchétchènes, Roumains. Le rôle des fondations quataries ou saoudiennes déversant leur manne dans les quartiers musulmans des cités européennes doit être pris en considération. Il faudra poser des questions embarrassantes sur le rôle joué par l’argent du Golfe dans la politique française, voire auprès des personnalités politiques, de l’UMP aux Socialistes ; c’était naguère le rôle des Renseignements généraux, service détruit par sa fusion avec la DST [Direction de la surveillance du territoire], pour former la DCRI [Direction centrale du renseignement intérieur]. Il faudra adopter une nouvelle loi, jetant les extrémistes en prison à vie et en isolement de haute sécurité sur une des îles que la France possède dans l’Antarctique (ils ont le sang trop chaud, ça les refroidira…). Les familles devront être tenues pour responsables du comportement des extrémistes (dans 80% des cas, les familles sont au courant des projets des extrémistes), leurs droits civiques leur seront retirés, et elles seront expropriées (ce qui mènera à une identification plus précoce des individus présentant un risque d’extrémisme).

Les quartiers difficiles devront être nettoyés par des opérations policières et/ou militaires, avec destruction du caïdat local, des caches de drogue, d’armes, de marchandises illicites, avec identification des immigrants clandestins présents sur le territoire national, leur mise à l’isolement suivie de leur expulsion. Les individus arrêtés seront placés dans des camps de filtration pour être interrogés, en vue d’établir les liens et connexions à l’intérieur des réseaux ; et cela en dehors du système carcéral traditionnel qui tient la première place pour l’endoctrinement et le recrutement.

Au cas où les autorités ne réagiraient pas, la population se trouvera livrée à elle-même (avec encore plus de sang dans les rues, le chaos prenant la place d’un ordre déserté), ouvrant la voie aux mouvements politiques ultra-nationalistes (comme Pegida en Allemagne, ses ultra-nationalistes faisant alliance avec les supporters des clubs de foot). En France, aujourd’hui, 53% de la population craint pour sa sécurité ; après cette dernière attaque, ce nombre va atteindre un nouveau sommet. Il y a aujourd’hui près de 9% de musulmans dans la population française, si l’on accepte les chiffres fournis par les organisations musulmanes officielles ; s’ils étaient attaqués dans les rues, ils répliqueraient certainement. L’option “guerre civile” n’est pas si éloignée : si vous ne voulez pas voir la réalité, cela ne signifie pas que la réalité n’existe pas.

Mais aucune des actions engagées en politique intérieure ne pourra résoudre le problème, sans des actions coordonnées au plan international. La question des zones de guerre devra être résolue par la restauration d’États fonctionnels dans ces territoires – avec l’acceptation de leaders locaux jouant un rôle (un pays comme l’Iran au Moyen Orient). Des groupes de leaders locaux devront être choisis et soutenus par des efforts coordonnés des membres du Conseil de Sécurité, avec, en premier lieu, une opération militaire conjointe dans ces zones : celle de l’État islamique (“Daech”), la Libye, ou la zone de Boko Haram, cet effort de “nettoyage” étant le préalable nécessaire à la retauration d’un gouvernement normal. (Dans toutes ces opérations, il est hors de question d’assurer une présence au long cours de forces étrangères, ce qui veut dire : pas d’options du type “un pied dehors un pied dedans” comme le pratiquent aujourd’hui les USA en Iraq et en Afghanistan.) Et dans le même temps, les nouveaux gouvernements de ces régions devront avoir les mains libres pour négocier efficacement avec les extrémistes. Sur le chapitre de la sécurité, la coopération entre l’Union européenne et la Russie devra être renforcée – la Russie dispose d’une vaste banque de données concernant les extrémistes, particulièrement ceux du Moyen Orient – ce qui sera utile à l’identification des réseaux œuvrant en France, et au-delà dans l’UE. La Russie est affrontée à la même menace, provenant de la même origine. Dans ce combat, quoi de plus naturel qu’une alliance entre l’Europe et la Russie ?

II. Si nous pronostiquons que cette récente attaque n’est que le début d’une chaîne d’événements similaires avec une longue traîne de conséquences, cela signifie que :

Les partis politiques ultra-nationalistes et anti UE (telle qu’établie à Bruxelles) auront un rôle croissant dans les politiques des membres de l’UE (à commencer par le FN en France qui en est déjà le premier parti politique) ; cela, combiné à la crise systémique de l’UE, cet écheveau d’éléments structurels de crise économique, et d’“exit” de la Grèce (avec sa dette d’État de 240 milliards de dollars US auprès de créanciers étrangers, ce qui ouvrirait un gouffre dans le budget de l’UE / FMI… et la Grèce est 4 fois plus petite que l’Ukraine), fera sortir la crise ukrainienne (son chaos et son coût grandissants) des priorités des politiques européennes. Dans ce scénario, et en dépit de la pression des USA, de l’exigence ukrainienne d’un renforcement de l’alliance autour du projet de Mur ukrainien contre une agression russe (s’étendant de la Baltique à la mer Noire), projet établi sur une étroite coopération militaire entre la Pologne, les États baltes et l’Ukraine (sous parapluie US), les pays européens vont essayer d’infléchir les tensions avec la Russie, acceptant le statu quo et privilégiant la désescalade. La restauration du dialogue pourrait conduire à une coopération plus étroite entre la Russie et l’UE dans les domaines de la sécurité et de la défense. Et là, c’est la France qui a le plus grand rôle à jouer, venant tout juste d’être grièvement mise au premier plan par les récents tragiques événements.

Hélas, les déclarations de solidarité avec les victimes de la tuerie de Charlie, en Occident, ne concernent les esprits et les émotions que d’une petite partie de la population mondiale. Pour un milliard de musulmans, il y a bien d’autres soucis, bien d’autres préoccupations. Pour les gagner à cette cause (l’Ouest devrait essayer de les comprendre mieux), la Russie peut aider à l’instauration du dialogue.

Dans l’histoire passée de l’Europe, Alaric, le chef des Goths, parvenu sous les murs de Rome, s’entendit déclarer par le consul de la cité qu’il y avait plus de Romains dans la cité que de soldats dans l’armée gothe. « Plus il y a d’herbe, plus elle est facile à couper », répondit Alaric. Cela se passa ainsi très précisément parce que les citoyens de la Rome impériale avait perdu toute idéologie patriotique, celle qui veut que chacun soit défenseur de sa patrie, que le courage et le dévouement des hommes et des femmes soient une meilleure protection que les remparts de la cité.

Commentaire sur le texte de Mikhaïl DAVYDOV :

Mettre la politique au poste de commande !

Le texte que m’a envoyé mon ami et collègue Mikhail Davydov, soulève en réalité trois problèmes distincts. Ce texte, écrit à chaud et sous le coup de l’émotion paraîtra à certains excessif, voire outrancier. Mikhail Davydov aime profondément notre pays, et connais bien notre culture. Il a été très profondément choqué par ce qui s’est passé à Paris du 7 au 9 janvier 2015. Son texte reflète sa colère. Pourtant, il contient aussi, et peut-être surtout, différends niveaux d’analyse qui méritent une véritable discussion. C’est cette discussion que je veux donc ouvrir, car elle est de la plus haute importance. Le drame qui s’est déroulé à Paris, les 17 victimes des tueurs, ne peuvent et ne seront pas enterrés sous juste de l’émotion et – il faut bien le dire – une récupération politique assez honteuse. Il faut chercher à comprendre ce qui s’est passé, et tenter d’analyser les diverses dimensions de ce drame.

La dimension internationale de ces attentats.

C’est certainement le point sur lequel le texte de Mikhail Davydov porte le mieux, et le plus justement. Il est clair que cette dimension internationale est importante. Une question cependant émerge. Il n’est pas évident que nous soyons face à « une organisation extrémiste institutionnelle dont les racines sont profondes, opérant et communiquant depuis plusieurs lieux géographiques, constituée en un seul réseau doté d’un agenda sur le long terme et capable de préparer des actions multiples aux effets médiatiques soigneusement calculés. ». Non qu’il n’ait raison sur le mode opératoire ; c’est une évidence. Mais, il faut prendre en compte le fait que même si l’idéologie générale des divers groupes terroristes est relativement semblable, leur enracinement sur les terrains d’opérations qui sont les leurs les conduisent à se spécifier de plus en plus. Il est ainsi clair que les criminels qui se font appeler « Etat Islamique » (ou EI) tirent une grande partie de leur force de l’éclatement des sociétés en Irak (du fait de l’intervention américaine de 2003) et en Syrie. Le rôle des tribus sunnites et la capacité de cette organisation à passer des compromis, voire des accords, locaux expliquent aussi sa capacité de nuisance. Réduire cette organisation aux seules atrocités commises c’est ne pas comprendre les racines de l’EI ; c’est donc se condamner à ne pas pouvoir lutter efficacement contre elle. Par ailleurs, le phénomène d’implantation et de « spécification » sur chaque terrain se vérifie tant au Yémen, ou Al-Qaida est en réalité en lutte contre des milices Shi’ites qui sont soutenues par l’Iran, ou encore en Afrique, où l’on voit bien qu’il y a des logiques différentes entre AQMI et Boko Haram. A chaque fois, on est en présence de logiques qui sont à la fois celles du contrôle sur les population par la terreur (essentiellement dans le cas de Boko Haram) mais aussi des logiques d’alliances tribales qui aboutissent à créer un écheveau complexe de relations autour de ces groupes terroristes.

Ce n’est donc pas en unifiant dans les représentations un « terrorisme » largement imaginaire que l’on pourra vaincre ces différents groupes. C’est pourtant le piège dans lequel sont tombés les Etats-Unis, qui persistent à croire que l’usage des drones va résoudre le problème. Or, et on le voit en particulier au Pakistan, et secondairement au Yémen, les attaques par des drones tuent en moyenne 4 civils pour 1 combattant. Elles aboutissent à reproduire le vivier dans lequel ces organisations viennent pêcher des jeunes combattants. Il faut, sur ce point comme sur d’autres, que la politique retrouve ses droits. Si, comme le disait Mao Zedong les combattants sont dans la population « comme un poisson dans l’eau », il faut impérativement vider le bocal si l’on veut détruire le poisson. Rien n’est donc plus faux que de proclamer une « guerre contre le terrorisme », comme l’on fait les Etats-Unis depuis 2001, et comme le font certains politiciens français depuis le mercredi 7 janvier. Nous ne sommes pas « en guerre contre le terrorisme », n’en déplaise au Président de la République, M. François Hollande. Nous sommes engagés dans des guerres contre des groupes terroristes, qui ont à chaque fois leur propre identité, et leur spécificité. Avec ce discours guerrier unifiant, le Président de la République nous conduit à l’échec et à l’enlisement.

Par ailleurs, on ne peut disjoindre ces différents conflits des résultats de l’action politique et militaire de la France, et d’autres, dans ces différents pays. Tant que l’on ne procèdera pas à une autocritique sérieuse sur l’intervention en Lybie de 2011, tant que l’on ne révisera pas en profondeur notre politique vis-à-vis de ce qui se passe en Syrie, nous sommes condamnés à être les propres victimes du chaos que nous avons créés.

Une analyse « externaliste » ou internaliste ?

L’analyse proposée par Mikhail Davydov des événements dramatiques de ces derniers jours repose largement sur une interprétation externaliste de ce qui s’est passé. Il déduit de l’attitude et du discours d’acteurs extérieurs les conditions du drame de Paris. Le mode opératoire, les effets recherchés, sont parfaitement décrits. Même si les exécutants peuvent passer pour de sinistres pieds nickelés, les donneurs d’ordres ne le sont pas. Ils appliquent effectivement une stratégie parfaitement définie, et bien connue. La combinaison d’improvisation et de décisions bien mûries est une caractéristique importante de ce type d’acte de terreur. On peut ajouter que la forme relativement décentralisée de l’action, et il semble que ce fut même le cas entre l’attaque de Charlie Hebdo et la sanglante cavale solitaire du troisième tueur, est en réalité parfaitement intégrée dans une stratégie globale. Il s’agit de créer le plus de confusion possible et comptant sur le fait que le rendu de l’information par les médias produit de la terreur par la confusion.

Mais, et c’est un point si ce n’est de divergence du moins où je pense qu’il faut plus de précisions, il faut être plus prudents dans l’interprétation. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour laquelle je ne pense pas que la France soit “en guerre” même si, et nul ne le contexte, elle a été victime d’actes de guerre. Il y a des causes internes qui sont au-moins aussi importantes dans les déterminants internes de ce drame. Non qu’il les ignore. Il connaît trop bien la France pour cela. Il écrit notamment : « Les extrémistes d’aujourd’hui ne sont pas des hordes barbares déferlant sur l’Europe civilisée ; ils sont le produit de cette Europe civilisée elle-même. Ils sont les “enfants perdus” de la civilisation européenne telle qu’elle est.”. C’est une chose qui est profondément vraie. Mais, il ne tient pas assez compte de la spécificité de la situation française et des possibles divergences d’intérêt (on n’utilise pas le terme de « contradiction » car ces divergences restent maîtrisées), que cette spécificité peut introduire entre les différents donneurs d’ordres et les exécutants.

Ainsi, pour le donneur d’ordres, qu’il soit réel ou qu’il soit proclamé, l’acquisition d’une réputation est importante, voire essentielle, du point de vue de ses conditions locales d’implantation. Inversement, pour l’exécutant les conditions locales, comme la haine de la police pour un ancien délinquant par exemple, mais aussi le choix d’une allégeance (ici encore réelle ou illusoire) et tout autant importante. Le seul point d’unité semble avoir été la volonté de « punir » ce qui leur apparaissait comme un insupportable blasphème. Autrement, la volonté de « casser du flic » et non du militaire apparaît assez contradictoire à la volonté afficher de « faire payer » à la France son engagement au Mali ou en Irak. De même, l’acte antisémite d’une attaque contre l’épicerie kasher de la porte de Vincennes rentre mal dans ce cadre. On mesure que les « objectifs » des donneurs d’ordre sont très largement réinterprétés et adaptés par les exécutants locaux. Il faut donc comprendre qu’il y a une importante logique internaliste dans ces événements dramatiques.

Les réponses de la société française.

Les réponses que Mikhail Davydov nous suggère doivent être écoutées. Bien sur, on peut sourire de son idée de recréer une Sibérie française…Mais, le regroupement de certains détenus dans des prisons à haute sécurité, est bien l’objet de discussion. Il me semble plus important de regarder attentivement ce qu’il dit sur le fait que les français de religion musulmane sont pour l’essentiel loyaux à la République, mais que cette dernière hésite encore à leur accorder des responsabilités. Ceci est une évidence. En même temps, il faut refuser l’idée que la population française serait plus raciste qu’une autre. L’étude réalisée par le PEW Institute tend à montrer que c’est en réalité l’inverse, que ce soit par rapport aux juifs et aux musulmans.

Graphique 1

A - juifs

Graphique 2

A - Musulmans

Source : PEW Research Institute, Global Attitude Survey, Printemps 2014.

Mais il est aussi vrai que la situation d’indétermination dans laquelle se complaisent nos élites en ce qui concerne la Nation, est un phénomène qui aggrave la dérive d’une partie de la jeunesse française issue de l’immigration. Il faut ici le redire. Les incidents qui ont marqué la « minute de silence » du jeudi 8 janvier en la mémoire des victimes, certes très minoritaires, doivent être écoutés. Ils témoignent de ce qu’existe dans une partie de la jeunesse française, un énorme sentiment d’anomie quant à l’identité. Une partie des jeunes, issus de l’immigration, ne peuvent pas s’intégrer car ils ne savent pas à quoi s’intégrer. C’est ici que l’idéologie religieuse se pose comme une identité de substitution. Or, de l’anomie naissent des monstres et en particulier celui du fondamentalisme religieux. Tous les responsables politiques français qui n’ont pas voulu entendre ce qu’avait dit clairement notre peuple il y a dix ans de cela, lors du rejet du projet de Constitution européenne par référendum, en sont en un sens responsables. Ils sont donc profondément disqualifiés pour appeler aujourd’hui à l’unité nationale. Il faudra bien fournir une réponse à la question : à quoi ces jeunes sont-ils censés s’intégrer. Et, la seule réponse possible c’est la Nation française. Il faut donc l’assumer, et l’assumer pleinement. Le temps des demi-mesures, des artifices de langage, des ronds de jambe est passé.

La question de la souveraineté et de la laïcité.

Il y a un point sur lequel j’ai un doute sérieux avec le texte de Mikhail Davydov cependant, et c’est la question fondamentale de la laïcité. Construire une Nation, la construire dans les représentations, impose de réfléchir à ce qui peut faire lien entre des individus différents ayant des croyances différentes. Quelle peut être la nature de ce ciment ? Nous savons, depuis le XVIème siècle que c’est en réalité la laïcité.

Il y a la nostalgie aujourd’hui, à la fois chez les fondamentalistes religieux et chez les « identitaires », d’un âge mythique. C’est celle de l’âge où était affirmée la trilogie « Un Roi, une Loi, une Foi ». Mais, ce principe renvoie en réalité à idéal mythique qui a été fracassé un fois pour toute par l’hétérogénéité des croyances. Il faut se souvenir que les guerres qui ont résulté, ce que l’on appelle les « guerres de religions », ont été parmi les plus atroces et les plus inexpiables que l’Europe ait connues. La solution qui fut imaginée à l’époque, et qui reste d’une brulante actualité aujourd’hui, résidait à la fois dans le découplage entre la vie publique et la vie privée (reconnaissant la liberté de conscience des individus), et le cantonnement de la religion à la vie privée. Ceci fut théorisé à la fin des Guerres de Religion par Jean Bodin dans une œuvre posthume, l’Heptaplomeres, compagnon secret des Six livres de la République. Il faut se souvenir de ce que Jean Bodin fut un fervent Catholique, et se destinait même à la prêtrise dans sa jeunesse. Il ne reniera jamais sa foi. Rien ne permet de penser qu’il ait été agnostique sans même parler d’athée et il est important qu’un tel raisonnement ait été tenu par un Catholique. Il écrivit des traités de démonologie. Assimiler la laïcité à l’athéisme est donc une erreur aussi profonde que fondamentale.

La force du travail de Bodin, c’est que cette laïcité ne prend réellement sens que parce que des individus aux fois différentes acceptent de travailler ensemble. Cela pose la laïcité non pas simplement comme un principe de tolérance (ce qui n’est déjà pas mal) mais comme une forme d’organisation où la conviction personnelle se plie à l’existence de Res Publica, soit de choses communes qui nécessitent et impliquent un travail en commun. C’est bien pourquoi il y a une étonnante modernité dans le principe de laïcité, car il pose la nécessité de faire fonctionner les sphères privées et la sphère publique non seulement autour du principe de séparation mais aussi autour de celui de coordination. Ce principe prend acte du développement du statut de l’individu, mais il reconnaît aussi que cet individu ne prend sens que dans une société. Cette dernière ne se définit pas comme une agrégation d’individus, suivant le mot mis à l’honneur par l’économie néoclassique, mais comme la reconnaissance qu’il existe des principes et des causes qui dépassent les individus et les choix individuels. Il faut ici rapprocher le raisonnement que suit Jean Bodin de la réflexion contemporaine d’Ernst Kantorowicz sur les « Deux Corps du Roi ». Cet historien avait bien relevé l’importance de la légitimation religieuse dans la figure du Roi, mais il avait alors souligné que, et cela même pour les contemporains, n’établissait nullement une nature religieuse du monarque. Ce dernier ne faisant que « recevoir » son royaume des mains de son prédécesseur, il ne lui « appartient » pas.

Les racines de la laïcité sont donc bien plus profondes que le débat actuel, ou elle est interprétée comme un obstacle à une religion particulière (l’Islam). Il faut aussi se souvenir que la question de la séparation entre l’Eglise et l’Etat, qui opposa les républicains laïcs à l’Eglise catholique, constitua l’un des débats importants de la IIIème République.

C’est pourquoi, je ne pense pas que nous ayons quoi que ce soit à gagner à vouloir mettre comme l’on dit notre « drapeau dans notre poche ». Il faut affirmer à la fois l’importance de la souveraineté de la Nation, qui rappelons-le fut construite tant dans une lutte contre les féodalités locales que dans celle contre un pouvoir religieux a-national. Cette souveraineté s’exprime dans la souveraineté du peuple, et la condition d’existence de cette souveraineté du peuple qui est le principe de laïcité. Notons que sur ce point, il est tout aussi faux et dangereux d’opposer une laïcité soit-disant « ouverte » à une autre qui serait « fermée ». En réalité il convient de séparer les principes de leur mode d’application. Sur les principes, la reconnaissance des deux sphères de la vie des individus et l’appartenance de la religion à la sphère privée, il n’y a pas à transiger. C’est bien dans une exclusion de la place publique des revendications religieuses et identitaires que pourra se construire la paix civile. Si la communauté politique a besoin d’une escalade en symbolique, cette dernière doit se faire en évitant soigneusement le registre du religieux tel que nous le concevons aujourd’hui après les religions transcendantes. Ce registre est désormais un piège pour qui veut construire du social, et donc du « vivre-ensemble ». Quant aux conditions d’application de ces principes, il est clair qu’ils doivent faire la place aux traditions et à la culture d’une société. L’une des conséquences est aussi de réaffirmer la complète liberté d’expression, dans le cadre de la loi. Tout ce qui concerne les idées est libre et peut être critiqué, voir tourné en ridicule. Tout ce qui concerne les individus est soumis à des règles, qui sont d’ailleurs bien connues (l’interdiction de la diffamation, de l’injure, de l’appel à la haine raciale, etc…).

Fonte: http://russeurope.hypotheses.org/3287

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